Les élections

Par Octave Mirbeau
(La France, 1885)


LETTRES DE MA CHAUMIÈRE

LES ÉLECTIONS

 

Où fuir ? où se cacher ?

Déjà les campagnes sont infectées de la terrible lèpre ; les cabarets grondent roulant leurs yeux ivres ; sur les murs des maisons solitaires qui se dressent au haut des carrefours, des affiches rouges, bleues, jaunes éclatent et pétaradent. Les paysans se hâtent de rentrer leurs blés et leurs avoines, avant que ne souffle, pareille au sirocco dévastateur, la trombe de la politique. Il y a dans l’air comme une mauvaise odeur de vin répandu, et de partout, de droite, de gauche, du centre, vous arrivent les clameurs assourdissantes des comités, hissés et battant la grosse caisse sur des foudres d’alcool.

Les gens passent, se croisent, se regardent en ennemis et ne se reconnaissent plus. Dans tous les yeux du défi, de l’amertume sur toutes les lèvres, de la menace dans tous les poings. Une guerre sourde s’allume au cœur des meilleurs, et déjà l’on a vu, à l’assemblée du village, deux jeunes gens qui s’aimaient comme des frères se disputer, se battre, et rougir de leur sang la poussière de la place où, hier encore, ils dansaient gaîment avec leurs promises. On ne compte plus les mariages rompus, et chacun joue à la balle avec les huissiers.

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La comtesse de la Verdurette se prodigue. On la rencontre en tous endroits, gaie, charmante, bonne enfant, et pas fière. Elle fait des visites au notaire, au percepteur, achète, elle-même, des conserves gâtées chez l’épicier, porte des écussons de roses rares chez le vieux juge de paix, envoie des bourriches au médecin. Plus de landaus, de mail-coachs, de victorias, mais des voitures préhistoriques, dont les ressorts crient, et les essieux trinqueballent, dont les capitons de vieille serge, laissent passer le crin.

Le comte, lui, a délaissé ses costumes élégants ; il se montre en chapeau défraîchi, en veston fripé, en gros brodequins, un bâton de frêne à la main. A peine s’il ose saluer le curé, qui n’est pas populaire et dont les maladresses sont compromettantes ; mais en revanche, il tape sur le ventre du cordonnier et donne libéralement le bras au vétérinaire. Le pays profite de ses bonnes dispositions. Ses garennes sont massacrées, on déniche ses couvées de faisans, on abat les meilleurs baliveaux de ses taillis. Le garde est au désespoir, car il a reçu l’ordre de ne dresser aucun procès-verbal.

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Au long des routes, à chaque instant, des personnages à mines suspectes, qu’on ne connaissait pas, qu’on n’avait jamais vus, se suivent, saluant toujours, saluant tout, les arbres, les pierres, les vaches égarées et les chiens fous. Ce sont les candidats, les bons candidats. Les uns portent de longues barbes, les autres sont rasés ; ceux-ci sont vieux et courbés, ceux-là jeunes et pimpants ; mais tous ont le même sourire, et tous crient la même chanson, que l’écho va répétant des vallées aux collines, des collines aux montagnes.

—   Bonnes gens qui m’entendez, riches et pauvres, honnêtes et voleurs, et vous aussi, sourds, bancroches, paralytiques, regardez-moi, écoutez-moi. C’est moi qui fais les récoltes grasses, qui transforme en palais les misérables chaumières, qui remplis d’or les vieux coffres vides, qui bourre de bonheur les cœurs ulcérés. Venez, bonnes gens, accourez, je suis la providence des femmes stériles, des fiévreux et des petits soldats. Je dis à la grêle : ne tombe pas ; à la guerre : ne tue pas ; à la mort : ne viens pas. Je change en vin pur l’eau puante des mares, et des chardons que je touche, coule un miel délicieux.

Or voici ce que je vis :

Tandis que le candidat parlait, une grande foule arriva, se forma autour de lui.

—   Mon bon monsieur, dit une vieille femme qui pleurait, j’ai un fils à la guerre, loin, bien loin.

—   Je te le rendrai.

—   Moi, dit un estropié, vous voyez, je n’ai qu’une jambe.

—   Je t’en donnerai une.

—   Regardez l’horrible plaie qui me ronge le flanc, dit en poussant des cris de douleur un misérable.

—   J’imposerai sur ta plaie la médaille parlementaire, et tu seras guéri.

—   J’ai quatre-vingt-dix ans, chevrota un vieillard.

—   Je t’en reprendrai cinquante.

—   Voilà trois jours que je n’ai mangé de pain, supplia un gueux.

—   Je te gaverai de brioches.

Alors un assassin parut, qui brandissait un grand couteau et dont les vêtements étaient couverts de sang.

—   J’ai tué mon frère, et je pars pour le bagne, hurla-t-il.

—   Je raserai les bagnes, je tuerai la justice avec la guillotine, et je te ferai gendarme.

—   Le seigneur est trop riche, dit un paysan, et ses lapins dévorent mon blé, et ses renards emportent mes poules.

—   Je t’installerai dans ses terres ; et tu cloueras, comme des chouettes, ses enfants aux portes de la grange.

—   Le manant ne veut plus battre mes étangs, s’écria un seigneur.

—   Je le brancherai aux ormes de ton avenue.

—   Ah ! Monsieur, soupira une jeune fille, ces maudites colonies nous prennent tous nos galants !

—   Je supprimerai les colonies.

—   Je n’ai pas assez de débouchés pour mes produits ! clama un industriel.

—   Je reculerai jusqu’au bout du monde le champ de nos conquêtes.

—   Vive la République ! dit une voix.

Le candidat répondit : Vive la République !

—   Vive le Roi ! dit une autre voix.

Le candidat répondit : Vive le Roi !

—   Vive L’Empereur ! dit une troisième voix.

Et le candidat répondit : Vive l’Empereur !

En ce moment, une femme, qui était belle et superbement parée, sortit des rangs de la foule, s’avança vers le candidat.

—   Tu ne me connais pas ? demanda-t-elle.

—   Non, répondit le candidat. Où t’aurais-je vu, maudite étrangère

—   Je suis la France ! Et que feras-tu pour moi ?

—   Je ferai ce que font les autres, ma mie. Je mangerai, je dormirai ; mon ventre, mon bon ventre se réjouira dans sa graisse. Avec l’argent que je prendrai dans ta poche, ton inépuisable poche, j’aurai de belles femmes, de belles terres, et de la considération, s’il te plaît, par-dessus le marché. Et si tu n’es pas contente, eh bien ! je te rosserai, ma mie, avec le bâton que voilà.

Octave Mirbeau
La France, mercredi 12 août 1885.