Gueules d’Electeurs et Mufles de Candidats

Par Mauricius
(l’anarchie, 1914)


Gueules d’Electeurs
et Mufles de Candidats

Ouf ! c’est fini… je puis aller me faire désinfecter… j’en ai besoin… Depuis un mois

Du levant au couchant, partout, du sud au pôle

j’ai harangué les électeurs.

C’est une besogne réjouissante, mais on y attrape des microbes, des extinctions de voix et, de temps à autre, un œil au beurre noir et une heure au poste de police.

Par contre, on jouit, sans bourse délier, de spectacles divers, mais, également folâtres.

Jaurès rugit presque aussi bien que Mounet-Sully, et Marcel Habert est bien plus comique que Galipaux.

Les amateurs de théâtre et de comédie sont donc à leur affaire pendant la période électorale.

Il y a même des coulisses, mais, contrairement à ce qui se passe dans les music-halls, les marcheurs n’y entrent pas : seuls pénètrent dans les coulisses les vieux chanteurs auxquels, par déférence, on donne le litre de maître-chanteurs, y entrent parfois aussi les élèves chanteurs : ceux qu’on fait chanter.

Le sport est largement représenté.

L’hippisme y a une grande place. Certains concurrents arrivent dans un fauteuil, d’autres semblent ne passer le poteau qu’à coups de cravache. Cela dépend des maquignons qui ont plus ou moins dopé les chevaux. Parmi ces canassons, qui veulent s’atteler au char de l’Etat, beaucoup n’ont pas même été capables de conduire le modeste fiacre de leurs affaires personnelles, cela ne les empêche pas d’arriver, le turf électoral ayant ceci de particulier que les carnes ont beaucoup plus de chance que les purs-sangs.

La boxe a été très en honneur cette année, on ne compte plus le nombre de swings, uppercuts et cross qui ont été échangés entre les divers champions ; toutefois, on nous permettra de constater, avec regret, l’avilissement des bourses données aux concurrents ; certains malheureux se sont fait consciencieusement casser la gueule pour quarante sous, et même pour moins.

L’escrime n’a eu, à notre connaissance, qu’une seule représentation : M. Miguel Almareyda, qui a fait autrefois, à la petite Roquette, des études approfondies sur la moralité publique, a voulu enfoncer dans le crâne du citoyen Lebey la nouvelle doctrine radicale, mais Lebey, peu endurant, a enfoncé trois pouces de fer dans la poitrine du champion caillautiste. Nous sommes sûrs d’être les interprètes de tous nos lecteurs, en adressant à la famille éplorée nos sincères condoléances.

Caillaux et d’Aillères ont échangé aussi deux balles sans résultat. C’était à prévoir, l’art parlementaire consistant non à tuer les oiseleurs, mais à plumer les pigeons.

Quant à l’acrobatie, tous les candidats s’y sont montrés fort entraînés. Nous proposons toutefois la couronne de laurier au citoyen Jacomet qui, dans le XIe arrondissement, a trouvé moyen de se désister à la fois pour Paté et pour Loyson. Nous pensons que c’est un record de dislocation qui mérite un petit encouragement.

Les prestidigitateurs, les bonneteurs, les pipeurs de voix ont donné de nombreux échantillons de leur talent.

Nous ne parlerons que pour mémoire du mât de cocagne, et du camarade Lépine qui n’a pu décrocher le coquetier, parce qu’il avait la peau lisse. Nous le regrettons vivement.

Les sauts furent nombreux et les sauteurs innombrables. Les candidats pratiquent alternativement le saut à droite ou à gauche, suivant les circonscriptions ; quant aux électeurs, eux, ce sont des sots en profondeur.

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A travers toute la friperie électorale, nous avons promené la claire, lumineuse et sereine philosophie anarchiste.

Et si, parfois, devant certaines hures, nous avons dû employer la violence, presque toujours, en des salles combles, nous avons recueilli une attention soutenue et une sympathie réconfortante.

Le bon dieu sait pourtant seul ce qu’est exactement la puanteur de l’égout électoral.

Quant à la bêtise des électeurs, elle seule peut donner, comme a dit je ne sais plus quel philosophe, l’exacte notion de l’infini.

Les candidats se sont vendu mutuellement les voix, comme on vend les cochons au marché, au plus offrant et dernier enchérisseur.

Et la foule, incapable de discerner elle-même ses propres idées, a suivi en bêlant le chemin tracé par ses apprentis bergers.

Et ainsi on a vu des troisannistes féroces se désister pour des socialistes, alors que par ailleurs, des radicaux-socialistes donnaient leurs voix aux réactionnaires.

Au demeurant, les vieux arguments ont été rassassés après avoir été longtemps ressucés.

Les droitiers ont reproché aux gauchers d’être vendus à l’Allemagne, et ceux-ci ont agité le danger clérical.

Quant aux anarchistes, il y a longtemps que tout le monde sait qu’ils font le jeu de la réaction.

Je n’avais pourtant encore jamais entendu cet « argument » dans la bouche d’un syndicaliste-révolutionnaire.

J’eus la peine de l’ouïr à la dernière réunion que je donnai dans le XVIIIe. Alors que, devant un public attentif, j’avais, deux heures durant, argumenté contre le parlementarisme même, et surtout socialiste, et que les contradicteurs, pourtant nombreux, n’osaient réfuter les preuves innombrables que j’avais apporté, un membre de la F. C. A. monta sur la tribune et vint lancer contre moi la vieille et grotesque accusation, l’accompagnant de calomnies si grossières que je n’eus d’autres ressources que de l’étrangler un peu et de le lancer en bas de la tribune. Cela causa évidemment du tumulte. Ce fut la seule tentative de sabotage.

Partout, la parole anarchiste fut écoutée, et nous vîmes avec joie, au cours des trente deux réunions que nous tînmes, de nombreux adeptes venir à nous.

Alors que tous les candidats socialistes bêlaient de patriotisme, alors que Brunet se plaignait qu’on ne vit à l’Exposition de Lyon que du gothique allemand, que Rouanet ergottait sur l’internationalisme, mot impliquant nécessairement l’idée de nation, que Musy voulait pour la France la supprématie des airs, que la grande gueule de Jaurès venait dans le XVIIIe et dans le XIIe arrondissements proclamer le vouloir socialiste d’une France forte, d’une patrie puissante et d’une République intègre, alors qu’on entendait des Aubriot et des Lauche disserter sur les forces militaires et lutter contre la loi de trois ans uniquement parce qu’elle affaiblissait nos corps d’armée ; la forte parole de l’Internationale que nous clamions : « Les travailleurs n’ont pas de patrie », venait éveiller dans le cœur des esclaves abêtis par les haines séculaires que les politiciens exploitent, un peu de raison et d’humanité.

Et quand tous ces menteurs professionnels exaltaient les beautés de l’impôt sur le revenu, nous venions déchirer les chimères et montrer l’inexorable loi d’airain qui sape les illusions.

Bon travail que firent avec nous les amis du XIe, du XIIe, du XIVe, du XVe, du XVIIe, du XVIIIe, du XIXe, de Saint-Denis et de Courbevoie.

Nous allâmes jusqu’en les mares stagnantes lutter contre l’autorité et montrer la blague du suffrage universel.

Ah ! ce fut une réjouissante réunion que celle de Saint-Junien, dans la Haute-Vienne. J’en ai gardé un souvenir qui amusera mes jours d’ennuis. A Paris, malgré tout, la lutte s’était faite un peu sur des idées, si l’on peut appeler ainsi la loi de trois ans et l’impôt sur le revenu, mais là, dans cette campagne, les vétilles de clocher absorbaient uniquement les lecteurs.

Le réputé sortant, nommé Marquet, vague radicaillon que oncques personne jamais n’entendit parler à la Chambre, avait comme adversaires, le citoyen Parny, socialiste unifié, M. Codet, riche parvenu et un certain Chambon, ancien instituteur.

La salle contenait bien trois mille ouvriers, mégissiers gagnant trois francs par jour, ou papetiers à qui douze heures de labeur journalier rapportent dans les quarante sols. Les quatre candidats s’exhibaient sur la tribune et j’eus comme une vague impression de lupanar où les dames seraient descendues au salon.

Le michet électoral allait choisir.

Le citoyen Parny exhibait un journal et son indignation s’exhalait en termes courroucés : « Infâmie ! Infâmie ; M. Codet dit dans cet organe que j’ai organisé un syndicat de mégissiers pour m’acheter des litres de Pernod avec les cotisations. Infâmie ! M. Codet, tous les cafetiers de la ville peuvent affirmer que lorsque je bois mon Pernod, je le paye. »

Et le citoyen Parny, socialiste unifié, tremblait sans qu’on pût savoir si c’était l’usage du Pernod ou l’indignation qui le faisait s’agiter.

Il ajouta : « On dit aussi, dans ce journal, que je dois six cent francs au boulanger Bistouille, infâmie ! infâmie. »

A cet instant, on entendit un fausset qui glapissait : « Je demande la parole ! »  C’était le boulanger Bistouille. Il déclara en termes grandiloquents que le citoyen Parny ne lui devait pas six cents francs pour la raison bien simple qu’il ne lui avait jamais acheté de pain. « C’est ce que je lui reproche ! » ajouta-t-il en matière de péroraison.

Mais le député sortant prenait la parole ; à chaque interruption il sautait comme un cabri. « Tu m’engueules, toi, Buquet, ah ! dans le temps, tu votais pour moi parce que je te rinçais ; maintenant, c’est Codet qui te rince. »

Et M. Codet, se dressant magnifique : « C’est faux, jamais je n’ai rincé le citoyen. »

Enfin, le citoyen Chambon déclara, non sans emphase : « Autrefois, j’étais instituteur, maintenant je me suis fait marchand de vin ; je veux que le pauvre boive du vin comme le riche, et parce que socialiste, chaque fois qu’un malheureux veut prendre l’apéritif et qu’il n’a pas le sou, je le lui sers à l’œil. »

Ces arguments péremptoires tombaient sur les électeurs.

Et le riche Godet qui faisait travailler l’ouvrier : « Sans moi, il n’y aurait pas d’industrie à Saint Junien ! »

Et le médecin Marquet qui soignait pour rien les femmes des paysans, leurs chiens et leurs vaches.

Je ne regrettais pas les cinq cents kilomètres que j’avais fait pour venir là.

Le lendemain, sur les bords charmants de la Glane, nous promenions, dans la solitude des bois, nos pensées et nos rêves, et à voir tous mes amis, joyeux et fraternels, il me semblait que j’avais fait un cauchemard, qu’il n’y avait plus de Parny, ni de Marquet, ni de Codet, ni de Chambon, qu’il n’y avait plus ces gueules d’électeurs, ces muffles de candidats, que la Nature avait purifié l’air empuanti de miasmes, et que nous allions rester là sous le soleil, à vivre entre bons compagnons, en dehors des folies humaines…

… Hier, il pleuvait, le boulevard était noir d’une foule hurlante… On donnait le résultat des élections.

J’ai connu qu’il était trop tôt pour vivre encore, mais quand même le travail que nous avons fait n’est-il pas un acheminement vers la vie, l’effort que nous donnons, n’est-il pas déjà de la vie et de la joie.

Mauricius
l’anarchie n° 474 – mai 1914